Les concerts

Mardi 23 mars 2010 : Concert d’orgue Thierry Escaich

L’art de l’Improvisation III/V - Cathédrale Notre-Dame de Paris 20h30

« Le Chemin de la Croix »

- Alain CARRÉ, Récitant
- Thierry ESCAICH, Improvisations au Grand-orgue

L’orgue, par la richesse de ses sonorités, qui fait de lui un véritable orchestre, est l’instrument qui convient le mieux à l’art de l’improvisation, art de l’éphémère par excellence, donnant naissance à des constructions musicales majestueuses autant que fugitives, dans lesquelles l’artiste saisit et transcende l’émotion d’un moment, donne forme à un thème, dialogue avec d’autres musiciens ou commente un texte spirituel.

Après Philippe Lefebvre et Jean-Pierre Leguay, Thierry Escaich improvisera sur le texte du Chemin de la Croix de Paul Claudel

Le Chemin de la Croix de Paul Claudel

Le jour de Noël 1886, la cathédrale Notre-Dame de Paris fut le théâtre d’un événement inattendu : la conversion de Paul Claudel, athée convaincu, à la foi catholique. L’écrivain, frère cadet de la sculptrice Camille Claudel, raconte lui-même l’épisode. Au cours des vêpres, alors que la Maîtrise interprétait le Magnificat, le jeune homme de dix-huit ans fut saisi par la beauté du cantique marial : « En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute que depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi ni, à vrai dire, la toucher. » Une dalle immortalise l’instant, non loin de la statue de la Vierge.
Cette communion avec Dieu donnera naissance à une œuvre abondante, d’où la postérité a retenu, notamment, des pièces de théâtre comme L’Annonce faite à Marie (1912/1948), Le Soulier de satin (1929) et Jeanne d’Arc au bûcher (1939). Paul Claudel mena par ailleurs pendant près de quarante ans une carrière de diplomate qui le conduisit dans le monde entier. C’est au retour de treize années en Chine, en 1911, qu’il écrivit les quatorze poèmes formant Le Chemin de la Croix.

C’est fini. Nous avons jugé Dieu et nous l’avons condamné à mort.
Nous ne voulons plus de Jésus-Christ avec nous, car il nous gêne.
Nous n’avons plus d’autre roi que César ! d’autre loi que le sang et l’or !
Crucifiez-le, si vous le voulez, mais débarrassez-nous de lui ! qu’on l’emmène !

Ainsi débute le premier poème ; le ton est donné de cette réflexion profonde et personnelle sur les derniers instants du Christ, de sa condamnation à mort à sa mise au tombeau. Vingt ans plus tard, au Conservatoire royal de Bruxelles, Marcel Dupré eut l’idée d’improviser des commentaires sur ces textes. Des auditeurs ayant manifesté leurs regrets que cette musique restât éphémère, l’organiste entreprit bientôt de reconstituer l’esprit, sinon la lettre, de ses improvisations et de les fixer sur le papier. Il assura la création de cette nouvelle œuvre au palais du Trocadéro, à Paris, le 18 mars 1932.
À la suite de Dupré, Thierry Escaich se confronte volontiers aux poèmes de Claudel. Si les figures aimantes de la Vierge ou de Véronique imprègnent plusieurs numéros, les trois chutes (stations 3, 7 et 9) projettent le drame vers un violent sommet d’intensité, les 11e et 12e stations (la crucifixion et la mort du Christ), dans une de ces progressions inéluctables qui correspondent si bien au propre tempérament de l’organiste. Toutefois, il ne s’agit pas pour lui d’illustrer les mots, au risque de la redondance ; mais bien davantage de tracer son propre chemin dans cette profusion de symboles et d’émotions. Thierry Escaich rend sensible le rythme particulier de la langue de Claudel autant que les relations secrètes entre les poèmes, la manière dont une station trouve son écho dans une autre ; et surtout, il confronte l’univers du poète à ses propres angoisses, à ses propres espérances, entraînant l’auditeur dans une plongée fascinante au cœur de l’âme. Claire Delamarche

Paul Claudel et Notre-Dame de Paris

Dans Contacts et Circonstances, Paul Claudel revient sur sa conversion à Notre-Dame de Paris le 25 décembre 1886 :

J’avais complètement oublié la religion et j’étais à son égard d’une ignorance de sauvage. La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres d’un grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance, et qui a eu dans la formation de ma pensée une part prépondérante, Arthur Rimbaud. La lecture des Illuminations, puis, quelques mois après, d’ Une saison en enfer , fut pour moi un événement capital. Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste et me donnaient l’impression vivante et presque physique du surnaturel. Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir restait le même.

Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se rendit à Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques, considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de quelques exercices décadents. C’est dans ces dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j’assistai, avec un plaisir médiocre, à la grand’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire, je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en robes blanches et les élèves du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les assistaient, étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le Magnificat . J’étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur à droite du côté de la sacristie . Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant mon cœur fut touché et je crus . Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. (…)

Contacts et circonstances, Œuvres en Prose, Gallimard, La Pléiade, pp.1009-1010.

-  Société Paul Claudel
-  Texte du Chemin de la Croix de Paul Claudel

Thierry Escaich, Au commencement était l’improvisation

Aussi loin qu’il se souvienne, Thierry Escaich a toujours improvisé. Sa première rencontre avec la musique – dès l’âge de cinq ans – consista à explorer le clavier de l’harmonium paroissial à Rosny-sous-Bois, la ville de l’est parisien où il a grandi. Cet art, il le cultive aujourd’hui à un rare degré d’intensité et de perfection. Chez lui, l’improvisation prend aussi bien le visage d’une sortie de messe que celui d’un commentaire d’œuvre lors d’un récital,i d’un défi radiophonique, de l’accompagnement d’un film muet ou d’une rencontre avec un autre musicien, classique ou de jazz.
Une émotion, une image, un poème, un thème musical suffisent à déclencher en lui le jaillissement de l’improvisation. Soit la source d’inspiration entre en résonance profonde avec ses propres émotions, et en décuple les effets ; la musique déferle alors en vagues irrépressibles. Soit le point de départ lui est plus étranger ; il n’a pas son pareil, dans ce cas, pour amener l’auditeur jusqu’à son propre univers.
Car Thierry Escaich est avant tout un créateur. Qu’il joue les œuvres du répertoire ou les siennes, qu’il improvise ou qu’il compose, il est mu par le même désir impérieux de façonner la matière sonore et d’exprimer le monde intérieur qui l’habite. Les différents aspects de son art se rejoignent sans cesse. Dans leur immédiateté, les improvisations s’imposent la rigueur de l’œuvre écrite, s’appuient sur les grandes formes ou des structures plus libre pour constituer un cheminement ; le point de départ est connu de tous, l’aboutissement de l’artiste seul, et Thierry Escaich nous y conduit d’une manière inexorable. À l’inverse, ses œuvres écrites s’attachent à conserver la fulgurance et le foisonnement de l’improvisation. Dans un cas comme dans l’autre, l’auditeur retrouve l’empreinte forte de l’écriture escaichienne : une harmonie reconnaissable entre toutes, fondée sur une modalité élargie ; des thèmes qui naissent, se transforment et meurent comme des personnages ; des ostinatos rythmiques entêtants, de puissantes montées de tension, une matière sonore en perpétuel mouvement. À l’orgue, les registrations se métamorphosent sans cesse, les voix médianes s’agitent comme frémissent les cordes ou les percussions dans ses œuvres orchestrales. Titulaire depuis 1997 de la tribune de Saint-Étienne-du-Mont à Paris, en succession de Maurice Duruflé, Thierry Escaich donne des concerts dans le monde entier ; ces derniers mois l’ont mené à Los Angeles, Tokyo, Helsinki, Munich, Londres, Moscou, Saint-Pétersbourg, Bâle, et il joue prochainement à Bucarest, Hambourg, New York, Vancouver, Budapest. Après avoir été compositeur en résidence à l’Orchestre national de Lille et à l’Orchestre de Bretagne, il exerce depuis 2007 les mêmes fonctions à l’Orchestre national de Lyon. Son catalogue comporte une centaine de pièces, jouées par les plus grands artistes et orchestres internationaux. Il vient de finir un ballet pour le New York City Ballet, qui sera créé en mai 2010. Depuis 1992, il enseigne l’improvisation et l’écriture au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, où il a lui-même remporté huit premiers prix. Claire Delamarche

-  Site officiel de Thierry Escaich
-  Extraits d’archives sonores d’œuvres de Thierry Escaich
-  A écouter  :
Le Chemin de la Croix , improvisations (textes de Paul Claudel), Thierry Escaich (orgue), Georges Wilson (récitant), enregistré à la cathédrale de Laon, disque Caliope, 2000.
Organ Spectacular , improvisations à l’orgue, 2 CD Accord/Universal, 2008.

Alain Carré, Récitant

C’est une invitation au voyage des mots, un espace unique entre poésie et théâtralité. Comédien-metteur en scène, ce troubadour du verbe réalise un parcours ambitieux : prouver que l’art de dire est aussi un art de scène. Deux cents prestations par an en Belgique, en Suisse, en France surtout, mais aussi en Allemagne, en Pologne, au Maroc, enIsraël, au Brésil, en Espagne...

Homme de défis, il a relevé ceux de mettre en scène et d’interpréter La Chanson de Roland, Le Testament de François Villon, l’œuvre intégrale d’Arthur Rimbaud, Les Lettres à un Jeune Poète de R.M. Rilke, les chansons de Jacques Brel, Le Journal d’un génie de Salvador Dali, Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche…

Au théâtre, il met en scène « Les Combustibles » d’Amélie Nothomb et « La Nuit de Valognes » de Eric Emmanuel Schmitt, « Le CID » de Pierre Corneille, « UBU ROI » d’Alfred Jarry, « La Maladie de la Mort » de Marguerite Duras, « Les Caprices de Marianne » d’Alfred de Musset, « En Absence » de Joseph Vebret, « Dom Juan » de Molière.

La musique le fascine. Il l’intègre dans la plupart de ses spectacles. Ses rencontres avec Jean-Claude Malgoire et Gabriel Garrido le conduisent à la mise en scène d’opéras qu’il aborde avec passion. Il met en scène Béatrice et Bénédict de Berlioz, L’Homme de la Mancha de Brel/Cervantès, Don Quichotte, La Patience de Socrate de Telemann, le Balet Comique de la Royne de Beaujoyeux, Les Cantates du Café et des Paysans de J.S.Bach, Les Noces de Figaro et Bastien & Bastienne de Mozart.

Mais un de ses plus grands frissons réside dans les spectacles inattendus qu’il a montés avec François-René Duchâble : L’Oiseau Prophète, Voyage dans la Lune, L’eau d’ici vaut bien l’au-delà, voyages musicaux où il dialogue avec le pianiste. A deux, ils imaginent les Concerts Epistolaires sur Berlioz, Chopin-Musset, Bach-Satie, Hugo et Juliette, Le Roman de Venise, Rimbaud voleur de feu, Nerval, Char, Pétrarque, La Fontaine, André Velter ...

Une cinquantaine de créations à leur répertoire !

En tant que professeur, il a donné quinze années de formation pour acteurs professionnels à Bruxelles, Mons et Liège, et est actuellement professeur d’Art de Dire et de théâtre au CPM de Genève.

-  Voir le site d’Alain Carré

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